– MONTE VERITÀ –

par lamaudlamaud

Le rêve d’une autre vie.

En ce XIXe siècle, l’Europe est secouée par l’arrivée de l’industrialisation qui bouleverse l’organisation sociale. Cette crise est particulièrement ressentie en Allemagne où des signes de rejet du monde industriel apparaissent dès 1870. Ainsi, en réponse à l’urbanisation engendrée par une nouvelle organisation du travail, apparaît le Naturisme.

On tente de fuir la pollution des villes, de créer des communautés et des  » cités jardins  » pour vivre en harmonie avec la nature. Ceux qui partagent ce point de vue se regroupent bientôt autour du mouvement de Réforme de la vie (Lebensreform, 1892). Le mouvement draine les adeptes du végétarisme, du naturisme, du spiritisme, des médecines naturelles, de l’hygiénisme, de la Société Théosophique, ainsi que des artistes.

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En 1889, Franz Hartmann, astrologue allemand, et Alfredo Pioda, un homme politique local et progressiste, tous deux épris des théories théosophiques sous forte influence hindoue, lancent l’idée d’un «couvent laïc» rassemblant les individus «sans distinction de race, credo, sexe, caste ou couleur». Mais le projet n’aboutit pas.

Onze ans plus tard, il ressurgit grâce à sept jeunes gens de bonnes familles, né en Allemagne, en Hollande, en Slovénie ou au Monténégro, qui débarquent à Ascona, attirés par la beauté du lieu, son climat et d’éventuelles forces telluriques dont l’endroit serait porteur. Ce clan se compose d’Henri Oedenkoven (fils d’industriels fortunés d’Anvers), Karl Gräser (ancien officier de l’armée impériale, fondateur du groupe pacifiste Ohne Zwang, Sans contrainte), son frère, le peintre Gustav Gräser, Ida Hoffman (une intellectuelle féministe) et sa sœur Jeny, Lotte Hattemer (une belle jeune fille aux idées anarchistes, en rupture avec un père qui subvient néanmoins à ses besoins) et Ferdinand Brune.

Sectes spirites, officines nudistes, cercles philosophiques, mouvements féministes, pacifistes, socialistes, libertariens, gourous de l’affranchissement, théosophes, randonneurs en culottes de peau, forment une nébuleuse aux intérêts plus ou moins connexes, que la bande d’Ascona va se charger de fédérer en un lieu alliant douceur de vivre et effervescence utopique. La colline est baptisée Monte Verità, la Montagne de la vérité.

Monte Verità 1Monte Verità 4Monte Verità 3Monte Verità 5Miryam Blanc, Nudo femminile, Monte Verità (Ascona), anni '40storia__0004_Layer-14Monte VeritàMonte Verità 2

Le groupe prône l’union libre, l’égalité homme-femme, ils jardinent en tenue légère (voire nus), l’alcool est proscrit, les repas se composent de légumes et fruits crus. Comme souvent, l’idéal est rattrapé par la réalité : après quelques mois de réciprocité des cœurs et d’affranchissement des corps, un désaccord apparaît, notamment entre Henri Oedenkoven, qui envisage l’ouverture d’un lieu de cure, et les frères Gräser. Eux qui se vouent à l’autosuffisance et au troc rejettent cette conversion à l’argent. Monte Verità connaît d’emblée deux tendances : un rêve bourgeois de paradis terrestre bénéficiant du confort moderne (eau, électricité) et potentiellement rentable ; et l’aspiration d’un retour à un état de nature affranchi des calculs d’intérêts.

Oedenkoven qui vit avec Ida Hoffman dépose son projet hôtelier tandis que Karl Gräser s’expatrie avec sa femme (Jeny Hoffman, la sœur d’Ida) et enfants sur un lopin, plus bas sur la colline, sans commodités. Gustav Gräser, plus radical encore, s’installe dans une grotte où il dort à même le sol près d’un feu de bois. En 1904, deux imposantes bâtisses d’inspiration Art nouveau sont édifiés (la Maison centrale et la Casa Anatta) par le couple Oedenkoven et Hoffman, qui permettent d’aménager restaurant, bibliothèque, salon de musique et court de tennis. Dès lors, la réputation de centre de régénérescence de Monte Verità ne va cesser de croître. Jardinage, gym, repas sains («on ne mange pas de cadavres»), repos dans les clairières environnantes où l’on peut prendre bains et douches grâce à des installations éparpillées, discussions sur toutes les idées d’avant-garde (contre la morale patriarcale, pour l’affranchissement des sexes), les curistes de passage repartent après quelques semaines «régénérés», prêts à affronter «l’asile de fou qu’on appelle le monde».

Les autochtones finissent par hausser le sourcil. Ils voient se promener dans les rues des hommes à barbe et cheveux longs, en tunique de lin et sandales, des femmes aux têtes couronnés de fleurs, toutes sortes d’excentricités qu’aggravent des rumeurs persistantes d’orgies forestières, de rites païens en pleine nuit. Ils nomment les curistes les «Balabiott, ceux qui dansent nus ou fous». Dans ce cénacle, on trouve des ouvriers ou des marginaux qui s’acquittent du droit d’être là par quelques travaux mais il y a surtout des personnalités de premier plan : l’écrivain Herman Hesse, les psychanalystes Otto Gross et Carl Gustav Jung, le révolutionnaire Trotsky, les danseuses Isadora Duncan et Mary Wigman, et plus tard toute la clique du Bauhaus. En 1913, le chorégraphe Rudolf von Laban y donne des cours d’expression corporelle. Des photos révèlent des jeunes hommes et femmes en tuniques gréco-romaines sautillant dans les herbages ou se déboîtant le bassin à coups de déhanchements holistiques.

Hermann Hesse séjourne souvent à Monte Verità. Sensible aux philosophies et religions indiennes et asiatiques, il lutte par ailleurs contre la dépression et l’alcoolisme. Il racontera comment à Verità, il aime à trouver un semblant d’équilibre, dormant dans des huttes de feuillage, jeûnant et ne buvant que de l’eau : «Je vivais nu et éveillé, tel un cerf dans son bocage de rocaille.» Il se lie d’amitié avec l’ermite Gustav Gräser, l’homme de la grotte, qui s’est lancé dans une traduction en allemand des écrits de Lao-Tseu.

Autre personnage encore plus perturbé, Otto Gross sème la zizanie à chacun de ses séjours. Son appétit sexuel, sa consommation de cocaïne et son charisme en font un personnage à la fois attirant et destructeur. Il développpe des théories sur le nécessaire rétablissement du matriarcat primordial et sur la complète libération de toute morale dans le champ sexuel. Il incite à la consommation de drogues afin de franchir les caps de la conscience et accroître l’aptitude du corps aux plaisirs. Gross avec Erich Müsham et d’autres envisagent de fonder une école anarchiste au bord du lac Majeur.

L.M.L.M.